Cheveux chimères

Entre fluidité et rigueur, entre douceur et netteté, entre hérissements et ondulations, Lorna Bornand tisse un univers propre qui se plonge dans les chevelures. Apres les poils en piqures d'épingles présentés a l'Espace Saint-François il y a deux ans, l'artiste établie a Lausanne livre sa vision intime d'un élément éminemment féminin et pictural a la fois. Cheveux racines ou cheveux poils, cheveux traits ou cheveux crinieres s'exposent ainsi dans l'accrochage d'une vingtaine d'oeuvres sur papier, distribuées en deux catégories: d'un côté, les encres rouges, de l'autre, les cheveux couturés.

Tandis que les encres s'attachent a tracer une cartographie de vulves ou de coiffures asiatiques, les travaux réalisés «aux cheveux» montrent des compositions imaginaires qui rappellent des réseaux organiques internes, un coeur et ses arteres ou les terminaisonsnerveuses d'un neurone. Parfois surgit également la silhouette d'une baigneuse empruntée a Ingres. Le travail tout en finesse de Lorna Bornand se tient en équilibre fragile a mi-chemin entre figuratif et abstrait, explorant le flux et le reflux de la chevelure, mais aussi le geste du peintre, par un jeu de correspondances qui s'inscrit dans un meme mouvement, entre évidence primaire et organisation maîtrisée.

Isabelle Vuong, 24 Heures, 4 septembre 2006


 

De fil en aiguilles

Cinq jambes fines et pâles qui tombent du plafond avec leurs pieds tout hérissés d'épingles. C'est tout elle, ce mélange de doux et de piquant, de légereté et de douleur, de cruauté, de fantaisie et d'ambiance de contes et légendes. Le travail de Lorna Bornand évolue dans un univers tres féminin. Elle dessine avec du fil ou des cheveux, plante ses aiguilles comme on épingle les papillons ou comme on exorcise avec des fétiches a clous, grave a la pointe seche comme on tatoue ou scarifie une peau, dessine des vetements en forme de patrons de couture, tricote les mailles serrées de tissus cellulaires ou d'organes internes. Meme si elle change d'outil ou de point de vue c'est toujours, avec une minutie aiguë, des histoires de corps qu'elle raconte par bribes ou fragments, par l'intérieur ou par l'extérieur : le corps absent, le corps palpitant, le corps de la souffrance, le corps du désir …

A l'enseigne du " Pop Up ! ", la galerie permet a deux tout jeunes dessinateurs inspirés par l'univers de la BD d'étrenner leur premier accrochage. Les personnages drolatiques des Mascarades d'Isabelle Schiper et Les voyageurs croqués dans le train par Ralph Kaiser se font face comme s'ils se racontaient mutuellement leurs petites séquences sans paroles.

 

Françoise Jaunin, 24 Heures, 12 mai 2004


Lorna Bornand

Rester proche du toucher

Le dessin est au cour du travail de Lorna Bornand (photo Florian Cella), meme s'il croise souvent la gravure et parfois les objets. Son dessin nomadise librement entre les outils et les matériaux : crayon, stylo feutre, fil, cheveux ou aiguilles pour délier sa ligne fluide ou tricoter en mailles serrées des textures organiques qui évoquent le corps, la féminité, la vie et les contes. " J'aime le côté direct, sans intermédiaires, du dessin. Il permet une immédiateté et une simultanéité entre le regard et la trace. Il est proche a la fois de la pensée et du toucher, avec quelque chose de ténu, d'intime et de subjectif qui peut aussi bien renvoyer a la douceur de la caresse qu'au piquant du rebrousse-poil. Il est aussi tres lié a la question du support : j'aime la fragilité du papier, sa légereté, sa finesse que j'associe a l'idée de la peau. "

 

Françoise Jaunin - 24H. - juin 2004


Lorna Bornand fait subir diverses manipulations au support en papier de ses ouvres. Elle le caresse de légers coups de crayon de couleur noire, grise ou rouge, le maltraite parfois en le piquant d'une multitude de dards, le coud de fils colorés, le rehausse d'autres petits bouts de papier teinté. Elle traite la matiere comme elle habillerait, effleurerait ou grifferait une peau. En témoignent ses dessins et ses estampes - dont les contours noirs rappellent les traits incisifs de la pointe seche sur la plaque de cuivre. Ainsi, l'artiste aborde le support de maniere sensuelle voire passionnelle: il ressort toujours enrichi de ce corps a corps.

 

Le spectateur, quant a lui, ne peut demeurer indifférent a ce travail en profondeur. Ainsi, face a des ouvres aux épingles hérissées, il oscille entre un sentiment de curiosité tactile et de réflexe auto-protecteur. Les liquettes, comme les silhouettes stylisées aux seins épineux, inspirent aussi bien l'envie que la crainte de les toucher. Pourtant, quelle n'est pas notre surprise de constater que ces aiguillons, de par leur nombre, forment un fin duvet de poils, des plus doux et des plus soyeux - pour autant que nous les caressions dans le bon sens! Les poils, le mot est lâché! Car le travail de Lorna Bornand puise son inspiration dans ces substances corporelles équivoques, internes ou externes, qui dérangent ou plaisent. C'est cette ambivalence que l'artiste essaye de traduire dans ses ouvres.

 

Ses dessins expriment bien cette ambiguité : tout de rondeur et de sensualité, des seins en forme de grappes de raisin sont composés de petits traits de crayon rouge, évoquant l'ouvrage ajouré et minutieux d'une dentelliere. A y regarder de plus pres, nous constatons qu'il s'agit d'un motif tout épineux! Aussi balançons-nous entre une certaine fascination pour la douceur, la volupté des seins et une agression suggérée par des piquants reveches. L'artiste utilise les dessins ainsi que les bas-reliefs,

comme instruments de recherche sur les sensations et la perception qui en découle.

 

Le travail discret et poétique de Lorna Bornand invite le spectateur a s'interroger sur la réalité du corps et des chairs qu'ils soient explorés de l'intérieur ou de l'extérieur. Elle nous en donne une vision nouvelle par des confrontations insolites. L'etre humain est «fait de contraires», nous dit-elle. Aussi l'artiste privilégie-t-elle la coexistence de ces contrastes, pour aboutir a une polysémie de l'image.

 

Nathalie Stolz

 

 

 

 

 

 

 

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