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Le Matin, Points forts
Dimanche. 11 novembre 2007
Par Camille Krafft

Il faut traiter le problème des mendiants roms à la « racine»

BALKANS. La problématique de la mendicité frappe désormais autant Lausanne que Genève. Elle est la conséquence d’une réalité qui touche l’Europe du Sud-Est depuis la chute du communisme: la marginalisation dramatique des Roms.
Le photographe lausannois Yves Leresche veut changer les mentalités sur place à travers ses clichés. Soutenu par la DDC, son travail est exposé dans les Balkans

On les rencontre dans les rues de Lyon, de Genève, et désormais de Lausanne. Partout les mêmes mains et gobelets tendus, visages encrassés, regards cherchant la compassion du passant. Ici, les Roms provoquent l’ire de certains et suscitent la polémique: faut-il interdire la mendicité? La réprimer? Pendant ce temps, en Italie, après le meurtre d’une Italienne par un présumé Rom le 30 octobre, certains se voient expulsés vers leur pays d’origine, la Roumanie.
Et là-bas, dans les Balkans et dans les jeunes pays européens où ils se sont sédentarisés durant l’époque communiste, comment vivent-ils? Mal, très mal, répond Yves Leresche, photographe lausannois (lire l’interview ci-contre). Persuadé qu’il faut «traiter le problème
à la racine», mu par le désir d’aider «les plus petits et les plus pauvres», ce passionné collabore depuis un an et demi avec la Direction du développement et de la coopération(DDC).
Le fruit de son travail, soit dix reportages dans six pays du sud-est de l’Europe (Serbie, Albanie, Macédoine, Kosovo, Bulgarie et Roumanie) est actuellement exposé dans les
principales villes des pays concernés.
«La marginalisation des Roms a augmenté de manière dramatique dans les Balkans depuis la chute du communisme, rappelle Thomas Jenatsch, porte-parole de la DDC pour la coopération avec les pays de l’Est.
La libre-circulation des personnes et la mendicité qui touchent aujourd’hui l’Europe de l’Ouest ne font que mettre en lumière des problèmes qui existent depuis longtemps.»
Accompagné de tables rondes sur la question rom, le projet photographique vise à «conscientiser» les populations et les autorités des pays d’origine des Roms afin d’inverser la tendance. Il est mené dans le cadre de la «Décade Rom 2005-2015», une opération
Internationale soutenue par la DDC qui promeut l’intégration des Roms à travers le travail,
l’éducation ou l’hygiène.

Le projet réalisé par Yves Leresche dévoile la misère des décharges sur lesquelles les Tsiganes sont forcés de vivre, mais pas seulement. A travers les portraits de Roms docteurs, étudiants ou policiers, il veut également montrer que l’intégration est possible.
Afin de toucher au maximum le public, les oeuvres du photographe sont exposées dans les rues et sur les places.
Mais l’impact d’une telle démarche ne s’arrête pas aux frontières de l’Est. Car, à terme, contrer la marginalisation des Roms dans les Balkans pourrait influer sur les grandes migrations, qui touchent tous les pays d’Europe de l’Ouest. «Il faut offrir à ces gens la possibilité de se développer sur place.
Ceux qui émigrent sont ceux qui n’ont aucune chance chez eux», rappelle Thomas Jenatsch. Dans l’intervalle, la DDC est d’avis qu’il faut «convaincre les citoyens suisses de ne pas soutenir les pratiques de mendicité. Plus on donne de l’argent, plus on attirera de gens.»

Six ou sept millions de Roms en Europe
Mais pourquoi la Coopération s’intéresse-t-elle particulièrement à la question rom? «Le soutien aux minorités, qui sont dans des situations difficiles depuis la guerre, est un point fort de notre programme en Europe du sud-est, répond Thomas Jenatsch. Les Roms représentent la plus importante des minorités ethniques. On les estime à 6 ou 7 millions dans toute l’Europe.» Six à sept millions de gens pour qui il va falloir trouver des solutions, si l’on veut contrer la mendicité.

«Je veux faire évoluer les mentalités»
Comprenez-vous que les Romands puissent en avoir marre de voir des Roms mendier
dans leurs rues?
Dans un sens, je comprends. Mais c’est un phénomène que l’on rencontre dans tous les
pays européens. Si je fais ce travail dans les Balkans, c’est pour faire évoluer les mentalités
et donner une chance à ces gens de se réaliser dans leur pays d’origine. Lorsqu’ils arrivent
en Suisse, c’est souvent déjà trop tard.

La situation des Roms en Europe du sud-est est-elle catastrophique?
Elle l’est. Durant la période communiste, les Roms étaient plus ou moins intégrés et sédentaires. Mais la débâcle économique qui a suivi les a frappés de plein fouet. Aujourd’hui, 90% des Roms sont très pauvres, et 10% sont riches, mais il n’y a aucune solidarité entre eux. Parce que la mendicité rapporte beaucoup plus que la récupération de papier, de carton ou de métal (le principal travail des Roms dans les Balkans), les familles migrent d’une ville à l’autre pour mendier. Les enfants ne sont plus scolarisés, et un trou se crée au niveau de l’éducation. C’est une véritable bombe à retardement.

Souffrent-ils de ségrégation?
Oui. En Roumanie par exemple, ils ont tous les droits, mais c’est l’application de ces derniers
qui pose problème. Quand vous êtes Rom, vous ne pouvez pas entrer comme ça à l’hôpital,
par exemple. Et puis, les Européens ont tendance à associer le problème Rom aux Roumains. Ces derniers estiment donc que ce qui s’est passé en Italie en octobre (le meurtre d’une Italienne par un présumé Rom de Roumanie et les expulsions qui ont suivi, ndlr) leur fait de la mauvaise pub. A travers mon travail, j’aimerais changer leur perception de cette population.

Avez-vous été bien accueilli lors de vos reportages?
Toujours. Je parle un peu leur langue et je fais mon travail de manière honnête, ce qui me
donne certains atouts. Comme ils ont tellement l’habitude de se faire taper dessus, ils ne
comprennent pas vraiment en quoi consiste mon travail. Cela me touche beaucoup. En vivant avec eux, j’ai pu expérimenter ce que c’est de se faire jeter des cailloux sur la tête, et de passer l’hiver sans eau pour se laver.

Quelles sont les solutions à trouver dans les Balkans?
Il faut faire retourner les enfants à l’école en proposant une compensation aux parents (accès au travail), qui ne pourront plus les utiliser pour mendier.
Mais il faut agir vite, afin d’éviter qu’une nouvelle génération ne passe au trou.

À SAVOIR
Après un passage par la Hongrie, l’Albanie et Washington (en collaboration avec la World Bank, principal bailleur de fonds pour les Balkans), l’exposition se trouve
actuellement à Pristina (Kosovo). Ce printemps, elle sera montrée en Serbie et en Macédoine. Ensuite, la DDC espère pouvoir la faire venir en Suisse.

«Lorsque les Roms arrivent en Suisse,
il est souvent déjà trop tard»
Yves Leresche, photographe

«Il faut convaincre les citoyens suisses
de ne pas soutenir les pratiques de mendicité»
Thomas Jenatsch, porte-parole de la DDC

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©Yves Leresche 2008